[Regards croisés] Valoriser les ressources territoriales

 

Témoignage de Philippe Roux, titulaire de la chaire ELSA-PACT.  

À quels enjeux l’agriculture de demain devra faire face ?

P.R. : Avant de se poser la question des enjeux auxquels l’agriculture devra faire face, il convient de bien positionner les enjeux plus généraux auxquels l’humanité sera confrontée. En effet, les scientifiques confirment études après études le diagnostic déjà posé en 2000 lors de l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (EM) (1) : on constate un effondrement de la biodiversité partout sur la planète. L’activité humaine a un impact sur la Nature tel que la capacité des écosystèmes à soutenir les générations futures est mis en doute. Cinq moteurs principaux de l’effondrement de la biodiversité ont été identifiés : le changement climatique, la destruction des habitats et leur fragmentation, la pollution, la surexploitation des ressources naturelles et les espèces invasives. Chacun de ces phénomènes a sa part de responsabilité dans la chute de la biodiversité mais tous sont étroitement liés. L’agriculture contribue directement à l’émission de gaz à effet de serre et à la pollution (écotoxicité liée aux pesticides et eutrophisation des milieux aquatiques en lien avec les engrais…). Elle contribue aussi indirectement à la destruction des habitats en se fournissant sur le marché mondial de l’alimentation animale qui est la cause principale de la déforestation dans 
les pays tropicaux (Amazonie, Asie, etc.). Dans ce contexte, la capacité à nourrir une population croissante, tout en réduisant considérablement la pression sur les écosystèmes, est le défi majeur qui se pose à l’agriculture de demain.

Comment s’inscrit la Chaire ELSA-PACT dans ce contexte ?

P.R. : La Chaire industrielle ELSAPACT a pour objectif de promouvoir et diffuser la pensée « cycle de vie » dans les entreprises et auprès des décideurs publics et privés. Ses champs d’application concernent les agro-bio procédés au sens large (biomasse pour la production d’énergie, produits agricoles et alimentaires, gestion des effluents, technologies agricoles, gestion de l’eau, etc.). ELSA-PACT se place dans un contexte de transition vers une économie circulaire et vise à accompagner le développement d’activités et de filières compétitives et durables valorisant les ressources territoriales. 

Comment accompagner cette transition vers l’économie circulaire ?

P.R. : L’économie circulaire consiste à boucler les flux de matières et d’énergies en transformant les déchets d’une filière en matière première pour une autre à l’échelle territoriale. Pour accompagner cette transition, des outils d’évaluation seront nécessaires afin de vérifier que les bénéfices environnementaux du bouclage de flux sont bien supérieurs aux impacts des technologies, des infrastructures et de l’énergie employées pour réaliser ce bouclage. Par exemple, l’ACV permet de vérifier, selon les situations, si les bénéfices de la réutilisation des eaux usées en irrigation (moins de pression sur la ressource en eau, valorisation du potentiel fertilisant de ces eaux) sont supérieurs aux impacts générés par la mise en place de technologies de traitement tertiaire et de pompage. La chaire ELSA-PACT focalise donc sur le développement des ACV territoriales en prenant en compte la multifonctionnalité des filières et les interactions du territoire avec les territoires voisins et avec le reste du monde (import/export de biens et services). Elle permet une collaboration étroite entre chercheurs, universités et entreprises pour développer et diffuser les méthodes et les outils qui permettront d’accompagner les transitions à venir.

L’analyse cycle de vie (ACV) consiste à prendre en compte les phases de consommation ou d’utilisation d’un produit ou d’un service ainsi que tout l’amont et l'aval, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie. L’ACV est multicritère : elle évalue un panel d’impacts tels que le réchauffement climatique, l’écotoxicité, l’épuisement des ressources… Elle pointe ainsi les transferts de pollution (par exemple le mieux contre le réchauffement climatique peut être le pire pour la pollution des eaux) ce qui oblige à rechercher les meilleurs compromis. L’ACV est une méthode scientifiquement fondée, normalisée et reconnue par la plupart des agences environnementales. Elle permet de réaliser un bon diagnostic environnemental et ensuite d’être en capacité d’éco-concevoir un produit ou un service.

1. www.millenniumassessment.org/fr

Témoignage  d’Anne-Cécile Brit, ingénieure d’études à l’INRA UMR Innovation. 

Comment se caractérise  la filière agricole en France ?

A-C.B. : Au cours des dernières décennies, la filière agricole française s’est orientée vers un modèle productiviste, reposant sur la standardisation du système agricole (produits, outils et méthodes) et sur une organisation des filières en silos. L’objectif étant notamment de faciliter la conquête des marchés mondiaux. Ce modèle se caractérise également par l’allongement des distances et par l’augmentation du nombre d’intermédiaires entre producteurs et consommateurs. Ces évolutions ont ancré la filière dans un système linéaire, non sans conséquence sur l’épuisement des ressources naturelles. 

À quels enjeux nos systèmes agricoles et alimentaires doivent-ils faire face, et comment ?

A-C.B. : Au niveau de la production alimentaire, il est inévitable de mieux s’adapter aux événements climatiques extrêmes. La sélection de variétés plus adaptées y contribue. La raréfaction des ressources doit aussi nous amener à une utilisation réduite d’intrants. Pour les consommateurs, la lutte contre le réchauffement climatique est synonyme, entre autres, de moins de produits carnés et de viande de meilleure qualité, notamment issue de systèmes en polyculture-élevage. Par ailleurs, l’agriculture vertueuse ne doit pas être destinée à une élite, elle doit être à la portée de tous. Enfin, condition sine qua non pour que la filière agricole française soit performante : avoir des agriculteurs. En 2007, 3,4% de la population active contribuait à nourrir la France (2), avec une moyenne d’âge en 2010 de 49 ans pour les hommes et 53 ans pour les femmes (3). L’accompagnement de la filière dans ces changements de pratiques, en allant dans l’encouragement et non dans la répression, est un autre levier au développement d’une agriculture performante.  

Quelles perspectives se dessinent pour les filières agricoles à l’échelle des territoires ?

A-C.B. : La reterritorialisation de l’alimentation est une perspective prometteuse qui permet de reconnecter les territoires aux systèmes alimentaires (incluant la production agricole, la transformation, la distribution et la consommation). Cette reterritorialisation s’est renforcée ces dernières années avec une multitude d’initiatives (4) menant à des pratiques plus 
durables et est aujourd’hui inscrite dans la loi avec les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT). Elle ne doit toutefois pas amener à un repli des territoires sur eux-mêmes qui pourrait déstabiliser ceux dont ils dépendent. Favoriser la coopération, l’échange et l’entraide entre les territoires est donc indispensable. Par ailleurs, la préservation du foncier agricole, notamment à proximité des villes, et l’accompagnement à l’installation d’agriculteurs et à la mise en œuvre de pratiques durables sont des enjeux forts pour les systèmes alimentaires de demain. 

Comment aller vers des systèmes alimentaires plus résilients ?

A-C.B. : Comme l’indique l’association les Greniers d’Abondance (5), plusieurs études ont identifié des critères de résilience relatifs à un système alimentaire : diversité, modularité, cyclicité, ancrage local, implication collective.   D’autre part, la réappropriation des communs, à savoir l’air, l’eau, le sol et les semences, est une nécessité absolue. Cela est essentiel pour préserver nos ressources et assurer la résilience de nos systèmes alimentaires.

2. https://www.insee.fr/fr/ statistiques/1373641?sommaire=1373710
3.  http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/ Gaf12p035-040-2.pdf
4.  Voir le Hors-Série n°3 de la revue Village : Du champ à l’assiette, le renouveau de l’alimentation de proximité
5.  https://resiliencealimentaire.org/ criteres-de-resilience/#post-12321endnote-1

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Source : ECLAIRA - Le Bulletin N°15 / décembre 2019
Crédit photos Regards croisés : Pixabay

 

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