[Regards croisés] Le rôle ambigu du numérique

TÉMOIGNAGE DE MAXIME EFOUI, CHARGÉ DE PROJET « LEAN ICT » POUR LE THINK TANK THE SHIFT PROJECT. LES TRAVAUX DU SHIFT PROJECT RÉPONDENT AU BESOIN URGENT D’IDENTIFIER LES LEVIERS PRINCIPAUX ET LES PLUS EFFICACES POUR ACTIVER LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE EN EUROPE.


The Shift Project a publié en octobre 2018 un rapport intitulé « Lean ICT1 - Pour une sobriété numérique ». Pour quelles raisons le Shift s’est intéressé au sujet du numérique et à son impact environnemental ?

L’impact environnemental du numérique a été identifié comme un sujet central et indissociable du débat sur la transition énergétique et environnementale. La question du coût environnemental du numérique est posée depuis une dizaine d’années de manière très sérieuse, notamment du côté des secteurs spécialisés qui se sont emparés du sujet. Tandis que le grand public s’en saisit petit à petit en entendant parler des impacts des centres de données, des smartphones, des métaux rares… Cependant les études quantitatives ne permettaient pas d’établir si le numérique constitue plus un atout ou bien un frein à la transition énergétique

Quelle est votre constat principal au regard des études réalisées ?

Le numérique offre des opportunités exceptionnelles pour la transition énergétique (smart grids, smart building, smart cities…), et sur le plan de l’optimisation de l’utilisation des ressources. Il s’inscrit comme un outil fort pour développer une économie circulaire mais son coût environnemental n’est pas négligeable. Notre constat principal est le suivant : à tendance actuelle, la consommation numérique n’est pas soutenable. Le numérique n’est pas a priori un outil bon pour l’environnement. Aujourd’hui les externalités liées à la production et à la consommation d’outils numériques ne sont pas prises en compte. On ne considère pas le fait que pour rendre possible les opportunités créées par le numérique, il faut utiliser des ressources qu’on espère économiser en utilisant le numérique.

Comment réduire l’impact environnemental du numérique ?

The Shift Project propose un scenario de sobriété qui cherche à limiter la production et la consommation des outils et des données numériques avec l’objectif de ramener l’évolution de la consommation énergétique du numérique à une évolution similaire à celle des autres secteurs. Si aucune stratégie n'est mise en place, en 2025, le secteur numérique pourrait représenter entre 7 et 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit l’équivalent des émissions du secteur automobile aujourd’hui. Notre rapport dans son ensemble et nos préconisations sont en faveur d’une économie circulaire et incitent à une réflexion plus systémique. Techniquement, cela signifie travailler à la traçabilité des composants : une étape majeure pour permettre la réparabilité et la recyclabilité des outils numériques, dans une logique d’allongement de la durée de vie des produits et d’approche cycle de vie.

 

Quels sont les leviers pour s’inscrire dans une sobriété numérique ?

Rendre possible la traçabilité d’autant d’éléments différents ne peut passer que par des outils numériques. De ce fait les outils numériques sont indispensables pour aller vers une économie circulaire, mais pour que le numérique reste un atout il faut le concevoir dans sa globalité en s’appuyant sur les principes de l’économie circulaire.

Par ailleurs, le développement du numérique est lié à une transformation psycho sociétale majeure. Tous les aspects de l’économie et de la vie de tous les jours sont impactés. Pour rendre le numérique viable sur le plan environnemental, il faut changer de paradigme et arrêter de faire quelque chose parce qu’on peut le faire, mais le faire parce qu’on en a besoin. Autrement dit, il faut poser la question des usages et travailler à la sensibilisation.

Pour en savoir plus : https://theshiftproject.org/

 


L’ALLIANCE GREEN IT (AGIT) EST UNE ASSOCIATION QUI RASSEMBLE LES ACTEURS ENGAGÉS POUR LE DÉVELOPPEMENT D’UN NUMÉRIQUE PLUS RESPONSABLE. JULIE ORGELET (DDEMAIN), DAMIEN PRUNEL (LCIE BUREAU VERITAS) ET VALÉRIE SCHNEIDER (CONSEIL EN DÉVELOPPEMENT DURABLE), MEMBRES D’AGIT, TÉMOIGNENT


Quels sont les enjeux liés au numérique ?

La révolution numérique bouleverse la société en profondeur, dessine de nouvelles opportunités, mais fait également émerger des défis sociaux, environnementaux, économiques et géopolitiques sans précédent. L’industrie des technologies de l’information et de la communication est très gourmande en ressources et prend part au dérèglement climatique. Dans un monde aux ressources limitées, cela doit être pris en considération dans la mise en place de nos stratégies.

Par ailleurs, nous ne sommes absolument pas maîtres de la production des matières premières et des équipements nécessaires au numérique.

La mainmise de certains pays (Chine en tête) sur les terres rares et sur une grande partie de cette chaîne de valeur, met ainsi en exergue notre fragilité quant au déploiement d’une stratégie digitale. Une prise de conscience à tous les niveaux de ces enjeux et une mobilisation de l’ensemble des acteurs, entreprises et consommateurs, est essentielle pour aller vers un numérique responsable.

Quels sont les leviers pour aller vers un numérique plus responsable ?

Il y a un lien manifeste entre le numérique et l’économie circulaire. Le numérique doit être au service de l’économie circulaire (favoriser l’économie de partage, le monitoring de l’énergie…) et vice versa. La majorité des impacts environnementaux se concentre sur la phase de fabrication des terminaux, il faut donc réfléchir en amont à l’utilisation des ressources et favoriser les pratiques d’écoconception des produits et services numériques.

La consommation électrique est également un fort générateur d’impact. Il est nécessaire d’optimiser les consommations et de sensibiliser les utilisateurs pour qu’ils adoptent de bonnes pratiques à la maison et au bureau.

Un défi majeur est d’anticiper la fin de vie et surtout la seconde vie des produits. Au-delà de l’amélioration de la recyclabilité, l’enjeu est d’augmenter la durée de vie en facilitant la maintenance et en favorisant l’"upgradabilité" (Amélioration fonctionnelle d’un produit au cours du temps). Cet objectif rejoint la lutte contre l’obsolescence programmée qui comprend les dysfonctionnements matériels, les effets de mode et l’obsolescence logicielle. C’est pourquoi l’AGIT promeut la démarche d’écoconception d’un service numérique dans son ensemble !


Quels sont les freins à ce changement de modèle ?

Contrairement aux produits et services de notre quotidien, l’impact environnemental du numérique est diffus et presque invisible pour l’utilisateur final. Envoyer un courriel avec son smartphone ne nécessite pas uniquement l’usage d’un téléphone mais aussi celui des centres de données et des réseaux de télécommunication. De même, la dématérialisation donne l’illusion de réduire l’utilisation de ressources comme le papier, mais en mobilise d’autres telles que les métaux et terres rares. La fabrication d’une puce électronique d’1g requiert en moyenne 16 kg de matières premières. (Source : Livre blanc de l’écoconception des services numériques) …

Emmenés par une évolution galvanisante et perpétuelle de la technologie, nos besoins augmentent toujours plus vite et nous avons l’illusion d’une capacité illimitée. En 2020, le nombre d’objets connectés en activité est estimé à plus de 12 milliards dans le monde. Un chiffre considérable au regard des enjeux. Le changement de modèle économique est l'une des clés pour limiter la croissance du secteur numérique, comme le propose l’économie de la fonctionnalité, en se recentrant sur les besoins utilisateurs et les services fonctionnels.

Pour en savoir plus : http://alliancegreenit.org

 


Source : ECLAIRA - Le Bulletin N°13 / mars 2019

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Bulletin édité par le CIRIDD - soutenu par la Région Auvergne - Rhône-Alpes



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