[Regards croisés] L’innovation textile, un défi collectif

Témoignage d’Alain Claudot, directeur général d’Eco TLC, éco-organisme des textiles d'habillement, du linge de maison et des chaussures (TLC).

Comment Eco TLC s’inscrit dans la prévention des déchets et la préservation des ressources naturelles ?

A.C. : Depuis 2007, la loi oblige tout metteur sur le marché de TLC neufs, destinés aux ménages, à contribuer ou à pourvoir au recyclage et au traitement des déchets issus de ces produits, selon le principe de la responsabilité élargie du producteur ou R.E.P. Les entreprises ont alors décidé de créer, dès 2008, une société de droit privé, à but non lucratif : Eco TLC !

L’objectif est, pour les acteurs de la filière, de répondre évidemment à l’obligation légale, et au-delà de réfléchir collectivement à une nouvelle approche de conception et de production des articles. 


Notre mission de prévention et de gestion des déchets de TLC est détaillée dans un cahier des charges défini par les pouvoirs publics. Nos plans d’actions permettent notamment de mesurer les évolutions et performances de la filière, de sensibiliser et fédérer les acteurs autour de l’économie circulaire et enfin de soutenir le développement du secteur et les projets d’innovation.

À quels enjeux fait face la filière textile ?

A.C. : La filière textile, comme beaucoup, est en profonde mutation. L’ensemble des acteurs, ou parties prenantes, en amont et en aval du consommateur, sont en phase de transition.
Les metteurs en marché, autrement dit les marques, répondent à l’évolution de la demande client, comme la location, l’intégration de la seconde main, l’éco-conception, le recyclage des invendus... Ils construisent et communiquent de plus en plus sur leur programme de responsabilité sociétale des entreprises.


Les opérateurs de collecte, tri et valorisation des TLC usagés voient la qualité de réutilisation des vêtements collectés régresser, et font face à l’arrivée de nouveaux acteurs. La concurrence s’intensifie sur internet, ce qui impacte leur modèle basé sur la revente des articles réutilisables.
Les collectivités locales ont deux préoccupations :

  • La réduction des volumes et des coûts de traitement des déchets
  • Le développement économique et l’emploi

Ainsi, ils encouragent les initiatives d’économie circulaire et de recyclage dans les territoires. L’industrie textile reste une activité importante dans plusieurs régions et pourrait apporter des perspectives de reconquête via l’engouement du « made in France » et la création de start-up.

Enfin, les ONG font pression sur le secteur de la mode pour inciter à la réduction du gaspillage. Les citoyens sont de plus en plus sensibilisés aux enjeux environnementaux mais l’information utile pour « acheter responsable » est peu lisible. Le facteur prix reste déterminant pour la plupart d’entre eux.

Quelles sont les perspectives d’évolution de la filière R.E.P. TLC ?

A.C. : Il faut développer le recyclage, c’est-à-dire transformer les vieux produits en nouvelles matières premières. Cependant, augmenter les volumes de collecte sans assurer de débouchés pour la matière recyclée mène à une impasse ! Il est donc urgent d’encourager l’incorporation de matières recyclées dans la fabrication des articles neufs. En même temps, les entreprises doivent allonger la durée de vie des produits. Pour cela il faut s’appuyer sur l’innovation : identifier les leviers et les freins le long de la chaîne de valeur, et orienter les soutiens financiers destinés à la R&D afin de les lever grâce à des solutions concrètes. Il nous faut prouver qu’une industrie du recyclage est possible et bénéfique, tant au niveau environnemental qu’au niveau économique et social !


Témoignage de Julie Piève, consultante-formatrice à l’Institut Français du Textile et de l’Habillement, centre technique français dédié au textile et à l’habillement.

À quels enjeux fait face la filière textile ?

J.P. : Les délocalisations massives ont éloigné l’outil de production textile et avec lui les savoir-faire. De ce fait, la filière connaît pour ses producteurs français ou européens une difficulté de rentabilité économique face au marché du grand import. À ce contexte économique compliqué viennent s’ajouter en Europe et en France des règlementations chimiques et environnementales de plus en plus contraignantes qui créent parfois des inégalités entre producteurs européens ou français et importateurs.
Depuis plusieurs années, le textile et surtout l’habillement ont « mauvaise presse » en France et en Europe. Les ONG telles que Greenpeace, le BEE* ou récemment la Fondation Ellen MacArthur poussent la filière textile mondiale à modifier en profondeur sa chaîne de valeur et à apporter des solutions avec transparence.
Enfin, le client qu’il soit consommateur ou industriel est de plus en plus méfiant. Il y a un vrai besoin de transparence sur la composition, le rapport qualité/prix et bien entendu les pratiques RSE au sens large. L’acte d’achat doit faire sens. La communication tout azimut de labels, standards ou allégations ont rendu le discours global flou et accentué la méfiance des clients.

L'économie circulaire est-il le modèle économique à adopter en réponse à ces problématiques ?

J.P. : Oui absolument, mais il faut que les règles du jeu soient les mêmes pour tous à l’échelle mondiale et que tous les acteurs se mobilisent pour trouver des solutions et des actions à mettre en place. Ce modèle économique n’est soutenable que lorsque les partenariats et collaborations sont suffisamment solides pour que le jeu de données transmises dans la chaîne de valeur soit le plus complet et le plus juste possible. Les données « clefs » pour les biens textiles sont la composition des fibres, l’innocuité chimique et la valeur de réemploi des matières. Sans ces indicateurs, il ne peut y avoir de modèle économique pérenne. Par ailleurs, un écosystème technique et scientifique est essentiel au modèle d’économie circulaire pour développer des réponses en termes de recherche, d’innovation et de standardisation.

Comment l’innovation peut-elle répondre aux enjeux de la filière

J.P. : Sur la thématique du « produire moins mais mieux », plusieurs axes de travail permettent de concevoir des articles textiles moins coûteux en matière, énergie ou eau. Du design à la fin de vie, toutes les étapes ont un rôle à jouer. La substitution des substances chimiques est un axe important de recherche et développement, de la conception des supports textiles à leur fin de vie en passant par leur usage. L’innovation, c’est parfois de ne plus utiliser de substance chimique du tout : de travailler sur le support, sa contexture, sa composition voire parfois de redéfinir les usages.

Sur la thématique du recyclage et de la recyclabilité des matières textiles, il y a beaucoup de sujets innovants : il est bien entendu possible de recycler des textiles en fin de vie une fois ceux-ci effilochés, mais le plus difficile est de retrouver une matière avec un grade de qualité suffisant pour en refaire un matériau noble avec une vraie deuxième vie.

Un autre axe porteur de la recherche est celui de la traçabilité. Si l’on en revient à la donnée qui nous est chère et qui doit être conservée tout au long de la chaîne de valeur, alors il faut se donner les moyens de tracer ces informations.

Enfin, l’innovation consistera surtout et pour tous les domaines de recherche à assurer une durabilité des matières textiles. Du vêtement, aux textiles techniques en passant par le linge de maison, une demande revient et s’impose de plus en plus à nous : il faut une offre textile durable. Force est de constater qu’une petite relocalisation de la filière s’amorce : on cherche à recréer un écosystème de savoir-faire. La production de proximité a toute sa place dans notre économie, il est nécessaire de soutenir l’industrie car elle est porteuse d’emploi et de créativité.
*BEE : Bureau européen environnemental - https://eeb.org


Source : ECLAIRA - Le Bulletin N°16 / avril 2020

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